L'ARGENT DES AUTRES II LA PÊCHE EN EAU TROUBLE

PAR

ÉMILE GABORIAU



SEPTIÈME ÉDITION
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR,
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS.
1875
Tous droits réservés.




LA PÊCHE EN EAU TROUBLE




I


L'aube du 1er novembre 1871 se levait pâle et glacée, blanchissant le
faîte des toits. Une lueur livide et furtive glissait, comme au fond
d'un puits, le long des murs humides de l'étroite cour de l'_Hôtel des
Folies_.

Déjà montaient ces rumeurs confuses qui annoncent le réveil de Paris,
dominées par le roulement sonore des voitures de laitiers, par le fracas
des portes brutalement refermées, par le claquement clair des pas hâtifs
sur le bitume des trottoirs.

Maxence avait ouvert sa fenêtre et s'y était accoudé mais bientôt il fut
pris d'un frisson. Il referma la fenêtre, jeta du bois dans la cheminée,
et s'allongea sur son fauteuil, présentant les pieds à la flamme.

C'était un événement énorme qui venait de tomber dans son existence, et
autant qu'il était en lui, il s'efforçait d'en mesurer la portée et d'en
calculer les conséquences dans l'avenir.

Il ne pouvait revenir du récit de cette fille étrange, de sa franchise
hautaine à dérouler certaines phases de sa vie, de son effrayante
impassibilité, de l'implacable mépris de l'humanité que trahissait
chacune de ses paroles.

Où avait-elle appris cette dignité si simple et si noble, ce langage
mesuré, cet admirable respect de soi qui lui avait permis de traverser
les cloaques sans y recevoir une éclaboussure?

Et encore sous l'impression de son attitude, de son accent et de son
regard:

--Quelle femme! murmurait-il.

Avant de la connaître, il l'aimait.

Maintenant, il était bouleversé par une de ses passions exclusives qui
s'emparent de l'être entier.

Même, il se sentait déjà à ce point sous le charme, subjugué, dominé,
fasciné, il comprenait si bien qu'il allait cesser de s'appartenir, que
son libre arbitre lui échappait, que sa volonté serait entre les mains
de Mlle Lucienne comme le bloc de cire entre les doigts du modeleur, il
se voyait si bien à la discrétion d'une énergie supérieure à la sienne,
que la peur le prenait presque.

--C'est mon avenir que je risque! pensait-il.

Et il n'était pas de moyen terme.

Il lui fallait, ou fuir sur-le-champ, sans attendre le réveil de Mlle
Lucienne, fuir sans détourner la tête... ou rester, et alors accepter
tous les hasards d'une incurable passion pour une femme qui ne
l'aimerait peut-être jamais....

Et il restait pantelant entre ces deux partis, comme un voyageur qui,
tout à coup, verrait se bifurquer la route inconnue où il marche, et qui
ne saurait laquelle prendre des deux voies ouvertes devant lui, sachant
que l'une conduit au but et l'autre à un abîme.

Seulement, le voyageur, s'il se trompe et s'il le reconnaît, est
toujours libre de rebrousser chemin.

L'homme, dans la vie, ne peut plus revenir à son point de départ. Chaque
pas qu'il fait est définitif. S'il s'est trompé, s'il s'est engagé sur
la route fatale, tant pis!...

--Ah! n'importe! s'écria Maxence. Il ne sera pas dit que, par lâcheté,
j'aurai laissé s'envoler le bonheur qui passe à ma portée. Je reste....

Et aussitôt, il se mit à examiner ce que raisonnablement il était en
droit d'attendre.

Car il ne se méprenait pas aux intentions de Mlle Lucienne.

En lui disant: «--Voulez-vous être amis?» C'est bien cela qu'elle avait
prétendu et voulu dire: uniquement amis.

--Et cependant, songeait Maxence, si je ne lui avais pas inspiré un
intérêt réel, se serait-elle si entièrement confiée à moi? Elle n'ignore
pas que je l'aime, et elle sait trop la vie pour supposer que je
cesserai de l'aimer lorsqu'elle m'aura permis une certaine intimité.

A cette idée, des bouffées d'espérance lui montaient au cerveau.

--Ma maîtresse, jamais, évidemment, se disait-il. Mais ma femme...
pourquoi pas?...

Mais presque aussitôt, le plus amer découragement s'emparait de lui. Il
réfléchissait que Mlle Lucienne avait peut-être, à le choisir ainsi
pour confident, quelque intérêt décisif qu'il ne soupçonnait pas. Et
pourquoi non?

Elle lui avait dit la vérité, il en était sûr, il l'eût juré.

Lui avait-elle dit toute la vérité?

Assurément non, puisqu'elle lui avait tu les explications de l'officier
de paix. Quelles étaient-elles?

A se résigner au rôle que lui avait imposé Van-Klopen, qu'avait-elle
gagné? Était-elle plus avancée? Avait-elle réussi à soulever un coin du
voile qui recouvrait sa naissance? Était-elle sur les traces de ses
ennemis et avait-elle découvert le mobile de leur haine?

--Ne serais-je, pensait Maxence, qu'un des pions de la partie qu'elle
joue? Qui me dit que si elle la gagne, elle ne me plantera pas là?...

Peu à peu, malgré tout, le sommeil le gagnait, et lorsqu'il croyait
calculer, déjà il dormait, en murmurant le nom de Lucienne.

Le grincement de sa porte qui s'ouvrait l'éveilla en sursaut.

Il se dressa sur ses jambes.

Mlle Lucienne entra.

--Comment! lui dit-elle, vous ne vous êtes pas couché?...

--Vous m'aviez recommandé de réfléchir, répondit-il, j'ai réfléchi....

Il consulta sa montre, elle marquait midi.

--Ce qui n'empêche, ajouta-t-il, que je me suis endormi sur mon
fauteuil....

Tous les doutes qui l'assiégeaient au moment où le sommeil s'était
emparé de lui, se représentaient à son esprit avec une douloureuse
vivacité.

--Et non-seulement j'ai dormi, reprit-il, mais j'ai rêvé.

La jeune fille arrêta sur lui ses grands yeux noirs, et gravement:

--Pouvez-vous me dire votre rêve? interrogea-t-elle.

Il hésita. S'il eût eu une minute seulement de réflexion, peut-être
n'eût-il pas parlé.

Mais il était pris à l'improviste.

--J'ai rêvé, répondit-il, que nous étions amis, dans l'acception la plus
pure et la plus noble de ce mot. Intelligence, coeur, volonté, ce que je
suis et ce que je puis, je mettais tout à vos pieds. Vous acceptiez le
dévouement le plus entier qui fût jamais, le plus respectueux et le plus
tendre. Oui, nous étions bien amis, et sur une espérance à peine
entrevue, et jamais exprimée, je bâtissais tout un avenir de bonheur....

Il s'arrêta.

--Eh bien? interrogea-t-elle.

--Eh bien! au moment où je croyais toucher à la réalisation de mes
espérances, il arrivait que tout à coup le mystère de votre naissance
vous était révélé.... Vous retrouviez une famille, noble, puissante,
riche.... Vous qui n'avez pas de nom, vous repreniez le nom illustre
qu'on vous avait volé.... Vos ennemis étaient écrasés, et tous vos
droits vous étaient rendus.... Ce n'était plus le huit ressorts de chez
Brion qui s'arrêtait devant la porte de l'_Hôtel des Folies_, mais une
voiture largement armoriée.... Cette voiture, timbrée à vos armes, était
la vôtre, et elle vous attendait pour vous conduire à votre hôtel du
faubourg Saint-Germain ou à votre château patrimonial.... Vous y preniez
place....

Il s'interrompit encore.

--Et vous? demanda la jeune fille.

Maxence maîtrisa un de ces spasmes nerveux qui se résolvent en larmes,
et d'un air sombre:

--Moi, répondit-il, debout sur le bord du trottoir, j'attendais de vous
un souvenir, un mot, un regard.... Vous aviez oublié jusqu'à mon
existence.... Votre cocher enleva ses chevaux qui partirent au galop, et
bientôt je vous perdis de vue.... Et une voix alors, la voix inexorable
de la réalité, me cria: «Tu ne la reverras jamais!...»

D'un mouvement superbe Mlle Lucienne s'était redressée.

--Ce n'est pas avec votre coeur, je l'espère, que vous me jugez,
monsieur Maxence Favoral, prononça-t-elle.

Il trembla de l'avoir offensée, et vivement:

--Je vous en conjure... commença-t-il.

Mais elle poursuivait, d'une voix où vibrait toute son âme:

--Je ne suis pas de ceux qui lâchement renient leur passé. Le jour où
l'officier de paix m'a tirée des prisons de Versailles, je lui ai dit
que j'allais y rentrer, s'il ne me donnait pas sa parole de faire pour
mon amie tout ce qu'il eût fait pour moi. Votre rêve ne se réalisera
jamais, on ne voit de ces choses-là que dans les drames du boulevard.
S'il se réalisait pourtant, si la voiture armoriée s'arrêtait à la
porte, le compagnon des mauvais jours, l'ami qui pour payer ma dette m'a
offert l'argent de son mois, y aurait une place à mes côtés....

C'était plus de bonheur que n'osait en rêver Maxence. Il eût voulu
parler, inventer, pour traduire sa reconnaissance, des expressions
nouvelles, de ces mots qui semblent manquer aux situations excessives.
Mais il suffoquait, et, accumulées par tant d'émotions successives, les
larmes montaient à ses yeux....

D'un mouvement passionné, il saisit la main de Mlle Lucienne, et, la
portant à ses lèvres, il la couvrit de baisers....

Doucement, mais résolûment elle se dégagea, et arrêtant sur lui son beau
regard clair:

--Amis! prononça-t-elle.

Il eût suffi de son accent pour dissiper, s'il en eût eu, les illusions
présomptueuses de Maxence. Mais il n'avait pas d'illusions.

--Uniquement amis, répondit-il, jusqu'au jour où vous serez ma femme.
Vous ne pouvez me défendre d'espérer. Vous n'aimez personne?...

--Personne.

--Eh bien! puisque nous allons marcher dans la vie, du même pas et la
main dans la main, laissez-moi croire que nous trouverons l'amour à un
détour de la route....

Elle ne répondit pas.

Et ainsi se trouva scellé entre eux un traité d'amitié auquel ils
devaient rester si exactement fidèles, que jamais le mot d'amour ne
monta jusqu'à leurs lèvres.

En apparence leur existence n'en fut pas modifiée.

Chaque matin, comme par le passé, dès sept heures, Mlle Lucienne se
rendait chez M. Van-Klopen, et une heure plus tard, Maxence partait pour
son bureau.

Le soir, ils se retrouvaient, et comme l'hiver était venu, ils passaient
leur soirée sous la même lampe, au coin du feu.

Mais ce qu'il était aisé de prévoir arriva.

Nature indécise et faible, Maxence ne tarda pas à subir l'influence du
caractère énergique et obstiné de la jeune fille. Elle lui infusa, en
quelque sorte dans les veines, un sang plus généreux et plus chaud.
Petit à petit, elle le pénétra de ses idées, et de sa volonté lui en fit
une.

Il lui avait dit, en toute sincérité, son histoire, les misères de la
maison paternelle, les rigueurs exagérées et la parcimonie de M.
Favoral, la timidité soumise de sa mère, le caractère déterminé de Mlle
Gilberte.

Il ne lui avait rien dissimulé de son passé, de ses erreurs ni de ses
folies, s'accusant même de celles de ses actions dont le souvenir lui
était le plus pénible, comme d'avoir, par exemple, abusé de l'affection
de sa mère et de sa soeur, pour leur extorquer tout l'argent qu'elles
gagnaient.

Il lui avait avoué, enfin, qu'il ne travaillait qu'à son corps
défendant, contraint et forcé par la nécessité, qu'il n'était rien moins
que riche, que, bien qu'il prît son repas du soir chez ses parents, ses
appointements lui suffisaient à peine, et que même il avait des dettes.

Mais il espérait bien, ajoutait-il, qu'il n'en serait pas toujours
ainsi, qu'il verrait le terme de tant de misères et de privations.

--Mon père a, pour le moins, cinquante mille livres de rentes,
disait-il, tôt ou tard je serai riche.

Loin de sourire à Mlle Lucienne, cette perspective lui fit froncer le
sourcil.

--Ah! votre père est millionnaire! interrompit-elle. Eh bien! je
m'explique comment, à vingt-cinq ans, après avoir refusé toutes les
positions qui vous ont été offertes, vous n'avez pas de position. Vous
comptiez sur votre père et non sur vous. Jugeant qu'il travaillait assez
pour deux, vous vous êtes bravement croisé les bras, attendant que vous
échoie la fortune qu'il amasse, que vous considérez comme vôtre, et dont
il ne vous paraît que l'administrateur....

Cette morale devait sembler un peu roide à Maxence.

--Je pense, commença-t-il, que du moment où l'on est le fils d'une
famille riche....

--On a le droit d'être inutile, n'est-ce pas? acheva la jeune fille.

--Certainement non, mais....

--Il n'y a pas de mais qui tienne. Et la preuve que votre calcul a été
mauvais, c'est qu'il vous a conduit là où vous êtes, et qu'il vous a
enlevé votre libre arbitre et le droit de faire votre volonté. Se mettre
à la discrétion d'un autre, cet autre fût-il un père, est toujours
niais, et on est à la discrétion de celui dont on attend de l'argent
qu'on n'a pas gagné. Croyez bien que votre père n'eût pas été si dur
s'il eût été bien convaincu que vous ne sauriez pas vous passer de
lui....

Il voulait discuter, elle l'arrêta.

--Vous faut-il la preuve que vous êtes à la merci de M. Favoral?
reprit-elle. Soit! Vous avez parlé de m'épouser....

--Ah! si vous vouliez!...

--Eh bien, allez donc en parler à votre père!...

--Je suppose....

--Vous ne supposez pas, vous êtes parfaitement sûr qu'il vous refuserait
tout net et sans réplique son consentement....

--Je saurais m'en passer....

--Vous lui feriez des sommations respectueuses, voulez-vous dire, et
vous passeriez outre. Je l'admets. Mais lui, savez-vous ce qu'il ferait?
il s'arrangerait de telle sorte que jamais vous n'auriez un centime de
sa fortune....

Maxence n'avait jamais songé à cela.

--Donc, reprit gaiement la jeune fille, bien qu'il ne soit encore
aucunement question de mariage, sachez vous assurer l'indépendance,
c'est-à-dire de quoi vivre, et pour ce..., travaillons!...

C'est de ce moment que Mme Favoral put remarquer en son fils ce
changement qui l'avait si fort étonnée.

Sous l'inspiration, sous l'impulsion de Mlle Lucienne, Maxence avait
été soudainement pris d'une ardeur de travail et d'un désir de gagner
dont jamais on ne l'eût cru capable.

Il n'arrivait plus trop tard à son bureau maintenant et n'avait plus à
la fin de chaque mois des dix et quinze francs d'amende à payer.

Sitôt levée, tous les matins, Mlle Lucienne venait frapper à sa porte.

--Allons, debout! lui criait-elle.

Et vite il sautait à bas de son lit, et il s'habillait pour pouvoir la
saluer avant qu'elle ne partît.

Le soir, sitôt la dernière bouchée de son dîner avalée, il accourait se
mettre à copier les rôles qu'il se procurait chez le successeur de Me
Chapelain.

Et souvent il travaillait fort avant dans la nuit, pendant que, près de
lui, Mlle Lucienne s'appliquait à quelque ouvrage de broderie où elle
excellait, ouvrage bien rétribué, d'ailleurs, car la mode commençait à
venir, pour les femmes, de ces vêtements brodés à la main, si élégants
et si coûteux.

La jeune fille était le caissier de l'association, et elle apportait à
l'administration du capital social une si habile et une si sévère
économie, que Maxence eut bientôt achevé de désintéresser ses
créanciers.

--Savez-vous, lui disait-elle, à la fin de décembre, qu'à nous deux, ce
mois-ci, nous avons gagné plus de six cents francs!

Le dimanche, seulement, après une semaine dont pas une minute n'avait
été perdue, ils se permettaient quelques distractions.

Si le temps n'était pas trop mauvais, ils sortaient ensemble, dînaient
dans quelque modeste restaurant, et terminaient leur journée au théâtre,
à l'Opéra-Comique, le plus souvent, car Mlle Lucienne avait gardé une
véritable passion pour la musique, de ce temps où, aux Batignolles, elle
avait pour voisin un vieux compositeur.

Ayant ainsi une existence commune, jeunes tous deux, libres, n'ayant
leurs chambres séparées que par la largeur du palier, il était difficile
que l'on crût à l'innocence de leurs relations.

Les propriétaires de l'_Hôtel des Folies_ y croyaient moins que
personne.

Mais comme le jour où la Fortin s'était avisée de dire son avis à ce
sujet, Maxence furieux l'avait menacée de donner congé, elle n'en
soufflait plus mot devant lui, et se contentait de rire aux larmes avec
ses autres locataires, de ce qui leur paraissait la plus inutile et la
plus ridicule des hypocrisies.

Ils n'étaient pas seuls de leur avis.

Mlle Lucienne ayant continué de se montrer au bois les jours où
l'après-midi était belle, le nombre n'avait fait que croître des
imbéciles qui l'obsédaient, qui la suivaient ou qui la faisaient suivre.

Parmi les plus obstinés se distinguait M. Costeclar, lequel se plaisait
à déclarer, sur sa parole d'honneur, avoir perdu le sommeil et le goût
des affaires depuis le jour où, en compagnie de M. Saint-Pavin, il avait
aperçu Mlle Lucienne.

Les démarches de son valet de chambre et les lettres qu'il avait écrites
étant demeurées stériles, M. Costeclar avait fini par prendre le parti
d'agir de sa personne, et galamment il était venu se poster de faction
devant l'_Hôtel des Folies_.

Sa stupeur fut grande lorsqu'il en vit sortir Mlle Lucienne donnant le
bras à Maxence, et son dépit fut plus grand encore.

--Cette fille est stupide, pensa-t-il, de me préférer un garçon qui n'a
pas dix louis par mois à dépenser. Mais rira bien qui rira le
dernier....

Et comme il était homme d'expédients, il s'en alla, dès le lendemain,
flâner aux environs du _Comptoir du crédit mutuel_, et ayant rencontré,
par hasard, M. Favoral, il lui raconta que son fils, Maxence, se ruinait
pour une demoiselle dont les toilettes faisaient scandale, lui insinuant
délicatement qu'il était de son devoir, à lui, père de famille, de
mettre ordre à cela.

C'était l'époque, précisément, où Maxence songeait à se faire admettre
dans les bureaux du _Comptoir de crédit mutuel_.

Il est vrai que l'idée n'était pas de lui, et que même, il l'avait
très-vivement repoussée, quand, pour la première fois, Mlle Lucienne la
lui avait offerte.

--Être employé dans la même administration que mon père! s'était-il
écrié. Retrouver à mon bureau le despotisme intolérable de la maison
paternelle! J'aimerais mieux casser des pierres sur les chemins.

Mais la jeune fille n'était pas d'une trempe à renoncer aisément à un
projet conçu par elle, et longuement médité.

Elle revint à la charge, avec cet art infini des femmes, qui s'entendent
si merveilleusement à tourner la volonté qui, de front, leur résiste.

De quelque côté que se rejetât Maxence, il se trouva comme cerné par
cette idée, qui sembla, dès lors, se dégager spontanément, et plus
pressante chaque fois, des moindres incidents de l'existence
quotidienne.

Qu'il lui échappât une plainte de la situation actuelle, ou qu'il
s'oubliât à bâtir dans l'avenir quelque château en Espagne, la réponse
de Mlle Lucienne était la même:

--Nous aurions tort de nous plaindre, car malgré l'exiguïté de nos
ressources, notre position s'est améliorée... mais nous aurions tort
également de nous bercer d'espérances riantes, car nos gains sont si
modestes, qu'il nous faudra des années avant d'amasser le capital
indispensable à la plus humble entreprise.

Conclusion: il faudrait chercher autre chose que cet emploi de chemin de
fer qui ne rapporte que deux cents francs par mois....

Si dominé que fût Maxence, les continuelles attaques de la jeune fille
ne pouvaient lui échapper.

--Ah ça! pensait-il, pourquoi, diable! tient-elle si fort à me voir,
avec mon père, dans les bureaux de M. de Thaller?

Ce qui n'empêche, que peu à peu, il finit par se persuader que ce parti
était le seul raisonnable, le seul pratique, le seul qui lui offrît
quelques chances de fortune. Et un soir, surmontant ses dernières
répugnances:

--Je vais en parler à mon père, dit-il à Mlle Lucienne.

Mais soit que véritablement il eût été influencé par la courageuse
révélation de M. Costeclar, soit pour tout autre motif, M. Favoral
rejeta bien loin la requête de son fils, disant qu'il était impossible
de confier un emploi à un garçon qui était en train de gâter son avenir
pour une créature perdue.

Maxence était devenu cramoisi de colère, en entendant traiter ainsi une
femme qu'il aimait éperdûment, et qui bien loin de le perdre, le
sauvait. Il avait essayé de la défendre, mais bien inutilement, et il
était revenu à l'_Hôtel des Folies_ dans un état d'exaspération
indescriptible.

--Voilà où a abouti la démarche que vous m'avez conseillée, dit-il à
Mlle Lucienne, après lui avoir raconté ce qui venait de se passer.

Elle n'en parut ni surprise ni irritée.
