LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR

Gaston Leroux


(1908)



Table des matières

I Qui commence par où les romans finissent.
II Où il est question de l'humeur changeante de Joseph
Rouletabille.
III Le parfum.
IV En route.
V Panique.
VI Le fort d'Hercule.
VII De quelques précautions qui furent prises par Joseph
Rouletabille pour défendre le fort d'Hercule contre une attaque
ennemie.
VIII Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer.
IX Arrivée inattendue du «vieux Bob».
X La journée du 11.
XI L'attaque de la Tour Carrée.
XII Le corps impossible.
XIII Où l'épouvante de Rouletabille prend des proportions
inquiétantes.
XIV Le sac de pommes de terre.
XV Les soupirs de la nuit.
XVI Découverte de «L'Australie».
XVII Terrible aventure du vieux Bob.
XVIII Midi, roi des épouvantes.
XIX Rouletabille fait fermer les portes de fer.
XX Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
Épilogue



À Pierre WOLFF

En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette
année qui a vu éclore Le Lys.

GASTON LEROUX






I
Qui commence par où les romans finissent.

Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut
lieu à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans
la plus stricte intimité. Un peu plus de deux années s'étaient
donc écoulées depuis les événements que j'ai rapportés dans un
précédent ouvrage, événements si sensationnels qu'il n'est point
téméraire d'affirmer ici qu'un aussi court laps de temps n'avait
pu faire oublier le fameux Mystère de la Chambre Jaune... Celui-ci
était encore si bien présent à tous les esprits que la petite
église eût été certainement envahie par une foule avide de
contempler les héros d'un drame qui avait passionné le monde, si
la cérémonie nuptiale n'avait été tenue tout à fait secrète, ce
qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du
quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du
professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait
compter, avaient été invités. J'étais du nombre; j'arrivai de
bonne heure à l'église, et mon premier soin, naturellement, fut
d'y chercher Joseph Rouletabille. J'avais été un peu déçu en ne
l'apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu'il
dût venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître
Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la paix et le
recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, évoquaient tout
bas les plus curieux incidents du procès de Versailles, que
l'imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais
distraitement en examinant les choses autour de moi.

Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose
triste! Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette
saleté auguste des âges, qui est la plus belle parure de la
pierre, mais de cette malpropreté ordurière et poussiéreuse qui
semble particulière à ces quartiers Saint-Victor et des
Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulièrement
enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans.
Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout
ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les peines du
monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse séculaire
des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
de Renan? Poussez alors la porte de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et
vous comprendrez comment l'auteur de la Vie de Jésus, qui était
enfermé à côté, dans le petit séminaire adjacent de l'abbé
Dupanloup et qui n'en sortait que pour venir prier ici, désira
mourir. Et c'est dans cette obscurité funèbre, dans un cadre qui
ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les
rites consacrés aux trépassés, qu'on allait célébrer le mariage de
Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J'en conçus une grande
peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.

À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient
toujours, et le premier avouait au second qu'il n'avait été
définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de
Mathilde Stangerson, même après l'heureuse issue du procès de
Versailles, qu'en apprenant la mort officiellement constatée de
leur impitoyable ennemi: Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être
que c'est quelques mois après l'acquittement du professeur en
Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne,
paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre à New-
York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-
Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts dont
l'avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que
le navire abordeur s'en allait à la dérive, le paquebot avait
coulé à pic, en dix minutes. C'est tout juste si une trentaine de
passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le
temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le
lendemain par un bateau de pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean.
Les jours suivants, l'océan rejeta des centaines de morts parmi
lesquels on retrouva Larsan. Les documents que l'on découvrit,
soigneusement cousus et dissimulés dans les vêtements d'un
cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait vécu! Mathilde
Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que, grâce
aux facilités des lois américaines, elle s'était donné en secret,
aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux
bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes
judiciaires, était Ballmeyer, et qui l'avait jadis épousée sous le
nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement
entre elle et celui qui, depuis de si longues années,
silencieusement et héroïquement l'aimait. J'ai rappelé, dans Le
Mystère de la Chambre Jaune, tous les détails de cette
retentissante affaire, l'une des plus curieuses qu'on puisse
relever dans les annales de la cour d'assises, et qui aurait eu le
plus tragique dénouement sans l'intervention quasi géniale de ce
petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui fut le
seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté
Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!... La mort accidentelle et,
nous pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé
devoir mettre un terme à tant d'événements dramatiques et elle ne
fut point -- avouons-le -- l'une des moindres causes de la
guérison rapide de Mathilde Stangerson, dont la raison avait été
fortement ébranlée par les mystérieuses horreurs du Glandier.

«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître
André Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l'église,
-- voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste.
Tout s'arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson... Mais
qu'avez-vous à regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui
cherchez-vous?... Vous attendez quelqu'un?

-- Oui, répondit maître André Hesse... J'attends Frédéric Larsan!»

Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui
permettait de rire; mais moi je ne ris point, car je n'étais pas
loin de penser comme maître Hesse. Certes! j'étais à cent lieues
de prévoir l'effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je
me reporte à cette époque et que je fais abstraction de tout ce
que j'ai appris depuis -- ce à quoi, du reste, je m'appliquerai
honnêtement au cours de ce récit, ne laissant apparaître la vérité
qu'au fur et à mesure qu'elle nous fut distribuée à nous-mêmes --
je me rappelle fort bien le curieux émoi qui m'agitait alors à la
pensée de Larsan.

«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s'était aperçu de
mon attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante...

-- Je n'en sais rien!» répondis-je.

Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme
l'avait fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan
mort si souvent quand il s'appelait Ballmeyer, qu'il pouvait bien
ressusciter une fois de plus à l'état de Larsan.

«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie
qu'il est plus rassuré que vous.

-- Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.

Le jeune reporter s'avançait vers nous. Il nous serra la main
assez distraitement.

«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs... Je ne suis pas en
retard?»

Il me sembla que sa voix tremblait... Il s'éloigna tout de suite,
s'isola dans un coin, et je le vis s'agenouiller sur un prie-Dieu
comme un enfant. Il se cacha le visage, qu'il avait en effet fort
pâle, dans les mains, et pria.

Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente
prière m'étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins
de larmes. Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement
de ce qui se passait autour de lui; il était tout entier à sa
prière et peut-être à son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas
être heureux d'assister à une union désirée de tous? Le bonheur de
Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n'était-il point son
oeuvre?... Après tout, c'était peut-être de bonheur que pleurait
le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit
d'un pilier. Je n'eus garde de l'y suivre, car je voyais bien
qu'il désirait rester seul.

Et puis, c'était le moment où Mathilde Stangerson faisait son
entrée dans l'église, au bras de son père. Robert Darzac marchait
derrière eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le
drame du Glandier avait passé bien douloureusement sur ces trois
êtres! Mais, chose extraordinaire, Mathilde Stangerson n'en
paraissait que plus belle encore! Certes, ce n'était plus cette
magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique divinité,
cette froide beauté païenne qui suscitait, sur ses pas, dans les
fêtes officielles de la Troisième République, auxquelles la
situation en vue de son père la forçait d'assister, un discret
murmure d'admiration extasiée; il semblait, au contraire, que la
fatalité, en lui faisant expier si tard une imprudence commise si
jeune, ne l'avait précipitée dans une crise momentanée de
désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque de
pierre derrière lequel se cachait l'âme la plus délicate et la
plus tendre. Et c'est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce
jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat,
sur le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d'une
tristesse heureuse, sur son front poli comme l'ivoire, où se
lisait l'amour de tout ce qui était beau et de tout ce qui était
bon.

Quant à sa toilette, j'avouerai sottement que je ne me la rappelle
plus et qu'il me serait impossible de dire même la couleur de sa
robe. Mais ce dont je me souviens, par exemple, c'est de
l'expression étrange que prit soudain son regard en ne découvrant
point parmi nous celui qu'elle cherchait. Elle ne parut redevenir
tout à fait calme et maîtresse d'elle-même que lorsqu'elle eut
enfin aperçu Rouletabille derrière son pilier. Elle lui sourit et
nous sourit aussi, à notre tour.

«Elle a encore ses yeux de folle!»

Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase
abominable. C'était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa
bonté, avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la
Sorbonne. Il se nommait Brignolles et était vaguement cousin du
marié. Nous ne connaissions point d'autre parent à M. Darzac, dont
la famille était originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac
avait perdu son père et sa mère; il n'avait ni frère ni soeur et
semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d'où il n'avait
rapporté qu'un ardent désir de réussir, une faculté de travail
exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel
d'affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l'occasion
de se satisfaire auprès du professeur Stangerson et de sa fille.
Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal, un doux
accent qui avait fait d'abord sourire ses élèves de la Sorbonne,
mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique agréable
et discrète qui atténuait un peu l'aridité nécessaire des cours de
leur jeune maître, déjà célèbre.

Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un
an environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles.
Il venait tout droit d'Aix où il avait été préparateur de physique
et où il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui
l'avait jeté tout à coup sur le pavé; mais il s'était souvenu à
temps qu'il était parent de M. Darzac, avait pris le train pour
Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de Mathilde
Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le
moyen de l'associer à ses travaux. À ce moment, la santé de Robert
Darzac était loin d'être florissante. Elle subissait le contrecoup
des formidables émotions qui l'avaient assaillie au Glandier et en
cour d'assises; mais on eût pu croire que la guérison, désormais
assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain hymen
auraient la plus heureuse influence sur l'état moral et, par
contrecoup, sur l'état physique du professeur. Or, nous
remarquâmes tous au contraire que, du jour où il s'adjoignit ce
Brignolles, dont le concours devait lui être, disait-il, d'un
précieux soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit
qu'augmenter. Enfin, nous constatâmes aussi que Brignolles ne
portait pas chance, car deux fâcheux accidents se produisirent
coup sur coup au cours d'expériences qui semblaient cependant ne
devoir présenter aucun danger: le premier résulta de l'éclatement
inopiné d'un tube de Gessler dont les débris eussent pu
dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles,
lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le
second, qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de
l'explosion stupide d'une petite lampe à essence, au-dessus de
laquelle M. Darzac était justement penché. La flamme faillit lui
brûler la figure; heureusement, il n'en fut rien, mais elle lui
flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des
troubles de la vue, si bien qu'il ne pouvait plus supporter que
difficilement la pleine lumière du soleil.

Depuis les mystères du Glandier, j'étais dans un état d'esprit tel
que je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels
les événements les plus simples. Lors de ce dernier accident,
j'étais présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je
conduisis moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un
docteur, et je priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait
le désir de nous accompagner, de rester à son poste. En chemin,
M. Darzac me demanda pourquoi j'avais ainsi bousculé ce pauvre
Brignolles; je lui répondis que j'en voulais à ce garçon d'une
façon générale parce que ses manières ne me plaisaient point, et
d'une façon particulière, ce jour-là, parce que j'estimais qu'il
fallait le rendre responsable de l'accident. M. Darzac voulut en
connaître la raison; mais je ne sus que répondre et il se mit à
rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque le docteur lui eut
dit qu'il aurait pu perdre la vue et que c'était miracle qu'il en
fût quitte à si bon compte.

L'inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute,
ridicule, et les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de
même, j'étais si extraordinairement prévenu contre lui que, dans
le fond de moi-même, je ne lui pardonnai pas que la santé de
M. Darzac ne s'améliorât point. Au commencement de l'hiver, il
toussa, si bien que je le suppliai, et que nous le suppliâmes
tous, de demander un congé et de s'aller reposer dans le midi. Les
docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et, huit jours
après, il nous écrivait qu'il se sentait beaucoup mieux; il lui
semblait qu'on lui avait, depuis qu'il était arrivé dans ce pays,
enlevé un poids de dessus la poitrine!... «Je respire!... je
respire!... nous disait-il. Quand je suis parti de Paris,
j'étouffais!» Cette lettre de M. Darzac me donna beaucoup à
réfléchir et je n'hésitai point à faire part de mes réflexions à
Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s'étonner avec moi de ce que
M. Darzac était si mal quand il se trouvait auprès de Brignolles,
et si bien quand il en était éloigné... Cette impression était si
forte chez moi, tout particulièrement, que je n'eusse point permis
à Brignolles de s'absenter. Ma foi non! S'il avait quitté Paris,
j'aurais été capable de le suivre! Mais il ne s'en alla point; au
contraire. Les Stangerson ne l'eurent jamais plus près d'eux. Sous
prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le
temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle
Stangerson, mais j'avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel
portrait du préparateur de physique, que je réussis à l'en
dégoûter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon for
intérieur.

M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque
entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles
et il était dans la nécessité d'en prendre le plus grand soin.
Rouletabille et moi avions décidé de surveiller le Brignolles,
mais nous fûmes satisfaits d'apprendre que le mariage allait avoir
lieu presque aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans
un long voyage, loin de Paris et... loin de Brignolles.

À son retour de San Remo, M. Darzac m'avait demandé:

«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous
revenu sur son compte?

-- Ma foi non!» avais-je répondu.

Et il s'était encore moqué de moi, m'envoyant quelques-unes de ces
plaisanteries provençales qu'il affectionnait quand les événements
lui permettaient d'être gai, et qui avaient retrouvé dans sa
bouche une saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi
avait rendu à son accent toute sa belle couleur initiale.

Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de
son bonheur -- car, entre son retour et son mariage, nous eûmes
peu d'occasions de le voir -- que sur le seuil même de cette
église où il nous apparut comme transformé. Il redressait avec un
orgueil bien compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le
bonheur le faisait plus grand et plus beau!

«C'est le cas de dire qu'il est à la noce, le patron!» ricana
Brignolles.

Je m'éloignai de cet homme qui me répugnait et m'avançai jusque
dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras
croisés toute la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On
dut lui frapper sur l'épaule, quand tout fut fini, pour le tirer
de son rêve.

Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un
profond soupir.

«Ça y est! fit-il. Je respire...

-- Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
Henri-Robert.

Alors maître André Hesse avoua qu'il avait redouté jusqu'à la
dernière minute l'arrivée du mort...

«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je
ne puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être
mort pour de bon!...»

.. .. .. .. ..

Nous nous trouvions tous maintenant -- une dizaine de personnes au
plus -- dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres
et les autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette
sacristie est encore plus sombre que l'église et j'aurais pu
penser que je devais à cette obscurité de ne point apercevoir, en
un pareil moment, Joseph Rouletabille, si la pièce n'avait été si
petite. De toute évidence, il n'était point là. Qu'est-ce que cela
signifiait? Mathilde l'avait déjà réclamé deux fois et M. Robert
Darzac me pria de l'aller chercher, ce que je fis; mais je rentrai
dans la sacristie sans lui; je ne l'avais pas trouvé.

«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait
inexplicable. Êtes-vous bien sûr d'avoir regardé partout? Il sera
dans quelque coin, à rêver.

-- Je l'ai cherché partout et je l'ai appelé», répliquai-je.

Mais M. Darzac ne s'en tint point à ce que je lui disais. Il
voulut faire lui-même le tour de l'église. Tout de même, il fut
plus heureux que moi, car il apprit d'un mendiant qui se tenait
sous le porche avec sa timbale qu'un jeune homme qui ne pouvait
être, en effet, que Rouletabille était sorti de l'église quelques
minutes auparavant et s'était éloigné dans un fiacre. Quand il
rapporta cette nouvelle à sa femme, celle-ci en parut peinée au-
delà de toute expression. Elle m'appela et me dit:

«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train
dans deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami
et amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable
m'inquiète beaucoup...

-- Comptez sur moi», fis-je...

Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je
revins bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal,
ni au café du Barreau où les nécessités de son métier le forçaient
souvent de se trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la
main sur lui. Aucun de ses camarades ne put me dire où j'aurais
quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse à penser combien
tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac
était navré; mais, comme il avait à s'occuper de l'installation
des voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait à
Menton, chez les Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu'à
Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et
le Mont-Cenis, il me pria d'annoncer cette mauvaise nouvelle à sa
femme. Je fis la triste commission en ajoutant que Rouletabille
viendrait sans doute avant le départ du train. Aux premiers mots
que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer doucement, et
elle secoua la tête:

«Non! Non!... c'est fini!... Il ne viendra plus!...»

Et elle monta dans son wagon...

C'est alors que l'insupportable Brignolles, voyant l'émoi de la
nouvelle mariée, ne put s'empêcher de répéter encore à maître
André Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement,
comme il le méritait: «Regardez donc! Regardez donc!... je vous
dis qu'elle a encore ses yeux de folle!... Ah! Robert a eu tort...
il aurait mieux fait d'attendre!» Je vois encore Brignolles disant
cela, et je me rappelle le sentiment d'horreur que, dans le moment
même, il m'inspira. Il ne faisait point de doute pour moi depuis
longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un
jaloux, et qu'il ne pardonnait point à son parent le service que
celui-ci lui avait rendu en le casant dans un poste tout à fait
subalterne. Il avait la mine jaune et les traits longs, tirés de
haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et tout en lui était
long. Il avait une longue taille, de longs bras, de longues jambes
et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur, il
fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il
avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si
brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat,
Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après
avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu'il
quitta la gare, car je ne le vis plus.

Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous
espérions encore en l'arrivée de Rouletabille, et nous examinions
tous le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des
voyageurs en retard la figure sympathique de notre jeune ami.
Comment se faisait-il qu'il n'apparût point, selon sa coutume et
sa manière, bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des
protestations et des cris qui signalaient ordinairement son
passage dans une foule où il se montrait toujours plus pressé que
les autres? Que faisait-il?... Déjà on fermait les portières; on
en entendait le claquement brutal... Et puis ce furent les brèves
invitations des employés... «En voiture! Messieurs!... en
voiture!...» quelques galopades dernières... le coup de sifflet
aigu qui commandait le départ... puis la clameur enrouée de la
locomotive, et le convoi se mit en marche... Mais pas de
Rouletabille!... Nous en étions si tristes et, aussi, tellement
étonnés, que nous restions sur le quai à regarder Mme Darzac sans
penser à lui faire entendre nos souhaits de bon voyage. La fille
du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, dans
le moment que le train commençait à accélérer sa marche, sûre
désormais qu'elle ne verrait plus, avant son départ, son petit
ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière...

«Pour lui!» fit-elle...

Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d'un si subit
effroi, et sur un ton si étrange que je ne pus m'empêcher de
songer aux néfastes réflexions de Brignolles.

«Au revoir, mes amis!... ou adieu!»




II
Où il est question de l'humeur changeante de Joseph Rouletabille.

En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m'étonner de la
singulière tristesse qui m'avait envahi, sans que j'en pusse
démêler précisément la cause. Depuis le procès de Versailles, aux
péripéties duquel j'avais été si intimement mêlé, j'avais lié tout
à fait amitié avec le professeur Stangerson, sa fille et Robert
