LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE

Gaston Leroux

(1907)


Table des matières

I Où l’on commence à ne pas comprendre
II Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille
III «Un homme a passé comme une ombre à travers les volets»
IV «Au sein d’une nature sauvage»
V Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui
produit son petit effet
VI Au fond de la chênaie
VII Où Rouletabille part en expédition sous le lit
VIII Le juge d’instruction interroge Mlle Stangerson
IX Reporter et policier
X «Maintenant, il va falloir manger du saignant»
XI Où Frédéric Larsan explique comment l’assassin a pu sortir de
la Chambre Jaune.
XII La canne de Frédéric Larsan
XIII «Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de
son éclat»
XIV «J’attends l’assassin, ce soir»
XV Traquenard
XVI Étrange phénomène de dissociation de la matière
XVII La galerie inexplicable
XVIII Rouletabille a dessiné un cercle entre les deux bosses de
son front
XIX Rouletabille m’offre à déjeuner à l’auberge du «Donjon»
XX Un geste de Mlle Stangerson
XXI À l’affût
XXII Le cadavre incroyable
XXIII La double piste
XXIV Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin
XXV Rouletabille part en voyage
XXVI Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu
XXVII Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire
XXVIII Où il est prouvé qu’on ne pense pas toujours à tout
XXIX Le mystère de Mlle Stangerson



I
Où l’on commence à ne pas comprendre

Ce n’est pas sans une certaine émotion que je commence à raconter
ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui-
ci, jusqu’à ce jour, s’y était si formellement opposé que j’avais
fini par désespérer de ne publier jamais l’histoire policière la
plus curieuse de ces quinze dernières années.

J’imagine même que le public n’aurait jamais connu toute la vérité
sur la prodigieuse affaire dite de la «Chambre Jaune», génératrice
de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames, et à
laquelle mon ami fut si intimement mêlé, si, à propos de la
nomination récente de l’illustre Stangerson au grade de grand-
croix de la Légion d’honneur, un journal du soir, dans un article
misérable d’ignorance ou d’audacieuse perfidie, n’avait ressuscité
une terrible aventure que Joseph Rouletabille eût voulu savoir, me
disait-il, oubliée pour toujours.

La «Chambre Jaune»! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit
couler tant d’encre, il y a une quinzaine d’années? On oublie si
vite à Paris.

N’a-t-on pas oublié le nom même du procès de Nayves et la tragique
histoire de la mort du petit Menaldo? Et cependant l’attention
publique était à cette époque si tendue vers les débats, qu’une
crise ministérielle, qui éclata sur ces entrefaites, passa
complètement inaperçue. Or, le procès de la «Chambre Jaune», qui
précéda l’affaire de Nayves de quelques années, eut plus de
retentissement encore. Le monde entier fut penché pendant des mois
sur ce problème obscur, -- le plus obscur à ma connaissance qui
ait jamais été proposé à la perspicacité de notre police, qui ait
jamais été posé à la conscience de nos juges. La solution de ce
problème affolant, chacun la chercha. Ce fut comme un dramatique
rébus sur lequel s’acharnèrent la vieille Europe et la jeune
Amérique.
C’est qu’en vérité -- il m’est permis de le dire «puisqu’il ne
saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre d’auteur» et que
je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation
exceptionnelle me permet d’apporter une lumière nouvelle -- c’est
qu’en vérité, je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité
ou de l’imagination, même chez l’auteur du _double assassinat, rue
morgue_, même dans les inventions des sous-Edgar Poe et des
truculents Conan-Doyle, on puisse retenir quelque chose de
comparable, QUANT AU MYSTÈRE, «au naturel mystère de la Chambre
Jaune».

Ce que personne ne put découvrir, le jeune Joseph Rouletabille,
âgé de dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal,
le trouva! Mais, lorsqu’en cour d’assises il apporta la clef de
toute l’affaire, il ne dit pas toute la vérité. Il n’en laissa
apparaître que ce qu’il fallait pour expliquer l’inexplicable et
pour faire acquitter un innocent. Les raisons qu’il avait de se
taire ont disparu aujourd’hui. Bien mieux, mon ami doit parler.
Vous allez donc tout savoir; et, sans plus ample préambule, je
vais poser devant vos yeux le problème de la «Chambre Jaune», tel
qu’il le fut aux yeux du monde entier, au lendemain du drame du
château du Glandier.

Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en dernière heure
du _Temps_:
«Un crime affreux vient d’être commis au Glandier, sur la lisière
de la forêt de Sainte-Geneviève, au-dessus d’Épinay-sur-Orge, chez
le professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le maître
travaillait dans son laboratoire, on a tenté d’assassiner Mlle
Stangerson, qui reposait dans une chambre attenante à ce
laboratoire. Les médecins ne répondent pas de la vie de Mlle
Stangerson.»
Vous imaginez l’émotion qui s’empara de Paris. Déjà, à cette
époque, le monde savant était extrêmement intéressé par les
travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les
premiers qui furent tentés sur la radiographie, devaient conduire
plus tard M. et MmeCurie à la découverte du radium.

On était, du reste, dans l’attente d’un mémoire sensationnel que
le professeur Stangerson allait lire, à l’académie des sciences,
sur sa nouvelle théorie: _La Dissociation__ de la Matière. Théorie
destinée à ébranler sur sa base toute la science officielle qui
repose depuis si longtemps sur le principe: rien ne se perd, rien
ne se crée._

Le lendemain, les journaux du matin étaient pleins de ce drame.
_Le matin_, entre autres, publiait l’article suivant, intitulé:
«Un crime surnaturel»:

«Voici les seuls détails -- écrit le rédacteur anonyme du _matin_
-- que nous ayons pu obtenir sur le crime du château du Glandier.
L’état de désespoir dans lequel se trouve le professeur
Stangerson, l’impossibilité où l’on est de recueillir un
renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos
investigations et celles de la justice tellement difficiles qu’on
ne saurait, à cette heure, se faire la moindre idée de ce qui
s’est passé dans la «Chambre Jaune», où l’on a trouvé Mlle
Stangerson, en toilette de nuit, râlant sur le plancher. Nous
avons pu, du moins, interviewer le père Jacques -- comme on
l’appelle dans le pays -- un vieux serviteur de la famille
Stangerson. Le père Jacques est entré dans la «Chambre Jaune» en
même temps que le professeur. Cette chambre est attenante au
laboratoire. Laboratoire et «Chambre Jaune» se trouvent dans un
pavillon, au fond du parc, à trois cents mètres environ du
château.

«-- il était minuit et demi, nous a raconté ce brave homme (?), et
je me trouvais dans le laboratoire où travaillait encore M.
Stangerson quand l’affaire est arrivée. J’avais rangé, nettoyé des
instruments toute la soirée, et j’attendais le départ de M.
Stangerson pour aller me coucher. Mlle Mathilde avait travaillé
avec son père jusqu’à minuit; les douze coups de minuit sonnés au
coucou du laboratoire, elle s’était levée, avait embrassé M.
Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle m’avait dit:
«Bonsoir, père Jacques!» et avait poussé la porte de la «Chambre
Jaune». Nous l’avions entendue qui fermait la porte à clef et
poussait le verrou, si bien que je n’avais pu m’empêcher d’en rire
et que j’avais dit à monsieur: «Voilà mademoiselle qui s’enferme
àdouble tour. Bien sûr qu’elle a peur de la ‘‘Bête du Bon Dieu’’!»
Monsieur ne m’avait même pas entendu tant il était absorbé. Mais
un miaulement abominable me répondit au dehors et je reconnus
justement le cri de la «Bête du Bon Dieu»! ... que ça vous en
donnait le frisson...«Est-ce qu’elle va encore nous empêcher de
dormir, cette nuit?» pensai-je, car il faut que je vous dise,
monsieur, que, jusqu’à fin octobre, j’habite dans le grenier du
pavillon, au-dessus de la «Chambre Jaune», à seule fin que
mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc.
C’est une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le
pavillon; elle le trouve sans doute plus gai que le château et,
depuis quatre ans qu’il est construit, elle ne manque jamais de
s’y installer dès le printemps. Quand revient l’hiver,
mademoiselle retourne au château, car dans la «Chambre Jaune», il
n’y a point de cheminée.

«Nous étions donc restés, M. Stangerson et moi, dans le pavillon.
Nous ne faisions aucun bruit. Il était, lui, à son bureau. Quant à
moi, assis sur une chaise, ayant terminé ma besogne, je le
regardais et je me disais: «Quel homme! Quelle intelligence!Quel
savoir!» J’attache de l’importance à ceci que nous ne faisions
aucun bruit, car «à cause de cela, l’assassin a cru certainement
que nous étions partis». Et tout à coup, pendant que le coucou
faisait entendre la demie passé minuit, une clameur désespérée
partit de la «Chambre Jaune». C’était la voix de mademoiselle qui
criait: « À l’assassin! À l’assassin! Au secours!» Aussitôt des
coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de
tables, de meubles renversés, jetés par terre, comme au cours
d’une lutte, et encore la voix de mademoiselle qui criait: «À
l’assassin! ... Au secours! ... Papa!Papa!»

«Vous pensez si nous avons bondi et si M. Stangerson et moi nous
nous sommes rués sur la porte. Mais, hélas! Elle était fermée et
bien fermée «à l’intérieur» par les soins de mademoiselle, comme
je vous l’ai dit, à clef et au verrou. Nous essayâmes de
l’ébranler, mais elle était solide. M. Stangerson était comme fou,
et vraiment il y avait de quoi le devenir, car on entendait
mademoiselle qui râlait: «Au secours! ... Au secours!» Et M.
Stangerson frappait des coups terribles contre la porte, et il
pleurait de rage et il sanglotait de désespoir et d’impuissance.

«C’est alors que j’ai eu une inspiration.» L’assassin se sera
introduit par la fenêtre,m’écriai-je, je vais à la fenêtre!» Et je
suis sorti du pavillon, courant comme un insensé!

«Le malheur était que la fenêtre de la «Chambre Jaune» donne sur
la campagne, de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au
pavillon m’empêchait de parvenir tout de suite à cette fenêtre.
Pour y arriver, il fallait d’abord sortir du parc. Je courus du
côté de la grille et, en route, je rencontrai Bernier et sa femme,
les concierges, qui venaient, attirés par les détonations et par
nos cris. Je les mis, en deux mots, au courant de la situation; je
dis au concierge d’aller rejoindre tout de suite M. Stangerson et
j’ordonnai à sa femme de venir avec moi pour m’ouvrir la grille du
parc. Cinq minutes plus tard, nous étions, la concierge et moi,
devant la fenêtre de la «Chambre Jaune». Il faisait un beau clair
de lune et je vis bien qu’on n’avait pas touché à la fenêtre. Non
seulement les barreaux étaient intacts, mais encore les volets,
derrière les barreaux, étaient fermés, comme je les avais fermés
moi-même, la veille au soir, comme tous les soirs, bien que
mademoiselle, qui me savait très fatigué et surchargé de besogne,
m’eût dit de ne point me déranger, qu’elle les fermerait elle-
même; et ils étaient restés tels quels, assujettis, comme j’en
avais pris le soin, par un loquet de fer, «à l’intérieur».
L’assassin n’avait donc pas passé par là et ne pouvait se sauver
par là; mais moi non plus, je ne pouvais entrer par là!

«C’était le malheur! On aurait perdu la tête à moins. La porte de
la chambre fermée à clef «à l’intérieur», les volets de l’unique
fenêtre fermés, eux aussi, «à l’intérieur», et, par-dessus les
volets, les barreaux intacts, des barreaux à travers lesquels vous
n’auriez pas passé le bras... Et mademoiselle qui appelait au
secours! ... Ou plutôt non, on ne l’entendait plus... Elle était
peut-être morte... Mais j’entendais encore, au fond du pavillon,
monsieur qui essayait d’ébranler la porte...

«Nous avons repris notre course, la concierge et moi, et nous
sommes revenus au pavillon. La porte tenait toujours, malgré les
coups furieux de M. Stangerson et de Bernier. Enfin elle céda sous
nos efforts enragés et, alors, qu’est-ce que nous avons vu?«Il
faut vous dire que, derrière nous, la concierge tenait la lampe du
laboratoire, une lampe puissante qui illuminait toute la chambre.

«Il faut vous dire encore, monsieur, que la «Chambre Jaune» est
toute petite. Mademoiselle l’avait meublée d’un lit en fer assez
large, d’une petite table, d’une table de nuit, d’une toilette et
de deux chaises. Aussi, à la clarté de la grande lampe que tenait
la concierge, nous avons tout vu du premier coup d’oeil.
Mademoiselle, dans sa chemise de nuit, était par terre, au milieu
d’un désordre incroyable. Tables et chaises avaient été renversées
montrant qu’il y avait eu là une sérieuse «batterie». On avait
certainement arraché mademoiselle de son lit; elle était pleine de
sang avec des marques d’ongles terribles au cou -- la chair du cou
avait été quasi arrachée par les ongles -- et un trou à la tempe
droite par lequel coulait un filet de sang qui avait fait une
petite mare sur le plancher. Quand M. Stangerson aperçut sa fille
dans un pareil état, il se précipita sur elle en poussant un cri
de désespoir que ça faisait pitié à entendre. Il constata que la
malheureuse respirait encore et ne s’occupa que d’elle. Quant à
nous, nous cherchions l’assassin, le misérable qui avait voulu
tuer notre maîtresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous
l’avions trouvé, nous lui aurions fait un mauvais parti. Mais
comment expliquer qu’il n’était pas là, qu’il s’était déjà enfui?
... Cela dépasse toute imagination. Personne sous le lit, personne
derrière les meubles, personne! Nous n’avons retrouvé que ses
traces; les marques ensanglantées d’une large main d’homme sur les
murs et sur la porte, un grand mouchoir rouge de sang, sans aucune
initiale, un vieux béret et la marque fraîche, sur le plancher, de
nombreux pas d’homme. L’homme qui avait marché là avait un grand
pied et les semelles laissaient derrière elles une espèce de suie
noirâtre. Par où cet homme était-il passé? Par où s’était-il
évanoui? N’oubliez pas, monsieur, qu’il n’y a pas de cheminée dans
la «Chambre Jaune». Il ne pouvait s’être échappé par la porte, qui
est très étroite et sur le seuil de laquelle la concierge est
entrée avec sa lampe, tandis que le concierge et moi nous
cherchions l’assassin dans ce petit carré de chambre où il est
impossible de se cacher et où, du reste, nous ne trouvions
personne. La porte défoncée et rabattue sur le mur ne pouvait rien
dissimuler, et nous nous en sommes assurés. Par la fenêtre restée
fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on n’avait
pas touché, aucune fuite n’avait été possible. Alors? Alors... je
commençais à croire au diable.

«Mais voilà que nous avons découvert, par terre, «mon revolver».
Oui, mon propre revolver... Ça, ça m’a ramené au sentiment de la
réalité! Le diable n’aurait pas eu besoin de me voler mon revolver
pour tuer mademoiselle. L’homme qui avait passé là était d’abord
monté dans mon grenier, m’avait pris mon revolver dans mon tiroir
et s’en était servi pour ses mauvais desseins. C’est alors que
nous avons constaté, en examinant les cartouches, que l’assassin
avait tiré deux coups de revolver. Tout de même, monsieur, j’ai eu
de la veine, dans un pareil malheur, que M. Stangerson se soit
trouvé là, dans son laboratoire, quand l’affaire est arrivée et
qu’il ait constaté de ses propres yeux que je m’y trouvais moi
aussi, car, avec cette histoire de revolver, je ne sais pas où
nous serions allés; pour moi, je serais déjà sous les verrous. Il
n’en faut pas davantage à la justice pour faire monter un homme
sur l’échafaud!»

Le rédacteur du _matin_ fait suivre cette interview des lignes
suivantes:

«Nous avons laissé, sans l’interrompre, le père Jacques nous
raconter grossièrement ce qu’il sait du crime de la «Chambre
Jaune». Nous avons reproduit les termes mêmes dont il s’est servi;
nous avons fait seulement grâce au lecteur des lamentations
continuelles dont il émaillait sa narration. C’est entendu, père
Jacques! C’est entendu, vous aimez bien vos maîtres! Vous avez
besoin qu’on le sache, et vous ne cessez de le répéter, surtout
depuis la découverte du revolver. C’est votre droit et nous n’y
voyons aucun inconvénient! Nous aurions voulu poser bien des
questions encore au père Jacques -- Jacques-Louis Moustier -- mais
on est venu justement le chercher de la part du juge d’instruction
qui poursuivait son enquête dans la grande salle du château. Il
nous a été impossible de pénétrer au Glandier, -- et, quant à la
Chênaie, elle est gardée, dans un large cercle, par quelques
policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui
peuvent conduire au pavillon et peut-être à la découverte de
l’assassin.

«Nous aurions voulu également interroger les concierges, mais ils
sont invisibles. Enfin nous avons attendu dans une auberge, non
loin de la grille du château, la sortie de M. de Marquet, le juge
d’instruction de Corbeil. À cinq heures et demie, nous l’avons
aperçu avec son greffier. Avant qu’il ne montât en voiture, nous
avons pu lui poser la question suivante:

«-- Pouvez-vous, Monsieur De Marquet, nous donner quelque
renseignement sur cette affaire, sans que cela gêne votre
instruction?

«-- Il nous est impossible, nous répondit M. de Marquet, de dire
quoi que ce soit. Du reste, c’est bien l’affaire la plus étrange
que je connaisse. Plus nous croyons savoir quelque chose, plus
nous ne savons rien!

«Nous demandâmes à M. de Marquet de bien vouloir nous expliquer
ces dernières paroles. Et voici ce qu’il nous dit, dont
l’importance n’échappera à personne:

«-- Si rien ne vient s’ajouter aux constatations matérielles
faites aujourd’hui par le parquet, je crains bien que le mystère
qui entoure l’abominable attentat dont Mlle Stangerson a été
victime ne soit pas près de s’éclaircir; mais il faut espérer,
pour la raison humaine, que les sondages des murs, du plafond et
du plancher de la «Chambre Jaune», sondages auxquels je vais me
livrer dès demain avec l’entrepreneur qui a construit le pavillon
il y a quatre ans, nous apporteront la preuve qu’il ne faut jamais
désespérer de la logique des choses. Car le problème est là: nous
savons par où l’assassin s’est introduit, -- il est entré par la
porte et s’est caché sous le lit en attendant Mlle Stangerson;
mais par où est-il sorti? Comment a-t-il pu s’enfuir? Si l’on ne
trouve ni trappe, ni porte secrète, ni réduit, ni ouverture
d’aucune sorte, si l’examen des murs et même leur démolition --
car je suis décidé, et M. Stangerson est décidé à aller jusqu’à la
démolition du pavillon -- ne viennent révéler aucun passage
praticable, _non seulement pour un être humain, mais_ _encore pour
un être quel qu’il soit_, si le plafond n’a pas de trou, si le
plancher ne cache pas de souterrain, «il faudra bien croire au
diable», comme dit le père Jacques!»

Et le rédacteur anonyme fait remarquer, dans cet article --article
que j’ai choisi comme étant le plus intéressant de tous ceux qui
furent publiés ce jour-là sur la même affaire -- que le juge
d’instruction semblait mettre une certaine intention dans cette
dernière phrase: il faudra bien croire au diable, comme dit le
père Jacques.

L’article se termine sur ces lignes: «nous avons voulu savoir ce
que le père Jacques entendait par: «le cri de la Bête du Bon
Dieu». On appelle ainsi le cri particulièrement sinistre, nous a
expliqué le propriétaire de l’auberge du Donjon, que pousse,
quelquefois, la nuit, le chat d’une vieille femme, la mère
«Agenoux», comme on l’appelle dans le pays. La mère «Agenoux «est
une sorte de sainte qui habite une cabane, au coeur de la forêt,
non loin de la «grotte de Sainte-Geneviève».

«La «Chambre Jaune», la «Bête du Bon Dieu», la mère Agenoux, le
diable, sainte Geneviève, le père Jacques, voilà un crime bien
embrouillé, qu’un coup de pioche dans les murs nous débrouillera
demain; espérons-le, du moins, pour la raison humaine, comme dit
le juge d’instruction. En attendant, on croit que Mlle Stangerson,
qui n’a cessé de délirer et qui ne prononce distinctement que ce
mot: «Assassin! Assassin! Assassin! ...» ne passera pas la
nuit...»

Enfin, en dernière heure, le même journal annonçait que le chef de
la Sûreté avait télégraphié au fameux inspecteur Frédéric Larsan,
qui avait été envoyé à Londres pour une affaire de titres volés,
de revenir immédiatement à Paris.



II
Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille


Je me souviens, comme si la chose s’était passée hier, de l’entrée
du jeune Rouletabille, dans ma chambre, ce matin-là. Il était
environ huit heures, et j’étais encore au lit, lisant l’article du
_matin_, relatif au crime du Glandier.

Mais, avant toute autre chose, le moment est venu de vous
présenter mon ami.

J’ai connu Joseph Rouletabille quand il était petit reporter. À
cette époque, je débutais au barreau et j’avais souvent l’occasion
de le rencontrer dans les couloirs des juges d’instruction, quand
j’allais demander un «permis de communiquer»pour Mazas ou pour
Saint-Lazare. Il avait, comme on dit, «une bonne balle». Sa tête
était ronde comme un boulet, et c’est à cause de cela, pensai-je,
que ses camarades de la presse lui avaient donné ce surnom qui
devait lui rester et qu’il devait illustrer.«Rouletabille!» _ As-
tu vu Rouletabille? -- Tiens! Voilà ce «sacré»Rouletabille!» Il
était toujours rouge comme une tomate, tantôt gai comme un pinson,
et tantôt sérieux comme un pape. Comment, si jeune -- il avait,
quand je le vis pour la première fois, seize ans et demi --
gagnait-il déjà sa vie dans la presse? Voilà ce qu’on eût pu se
demander si tous ceux qui l’approchaient n’avaient été au courant
de ses débuts. Lors de l’affaire de la femme coupée en morceaux de
la rue Oberkampf -- encore une histoire bien oubliée -- il avait
apporté au rédacteur en chef de _l’Èpoque_, journal qui était
alors en rivalité d’informations avec _Le Matin_, le pied gauche
qui manquait dans le panier où furent découverts les lugubres
débris. Ce pied gauche, la police le cherchait en vain depuis huit
jours, et le jeune Rouletabille l’avait trouvé dans un égout où
personne n’avait eu l’idée de l’y aller chercher. Il lui avait
fallu, pour cela, s’engager dans une équipe d’égoutiers d’occasion
que l’administration de la ville de Paris avait réquisitionnée à
la suite des dégâts causés par une exceptionnelle crue de la
Seine.

Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et
qu’il eut compris par quelle suite d’intelligentes déductions un
enfant avait été amené à le découvrir, il fut partagé entre
l’admiration que lui causait tant d’astuce policière dans un
cerveau de seize ans, et l’allégresse de pouvoir exhiber, à la
«morgue-vitrine»du journal, «le pied gauche de la rue Oberkampf».

«Avec ce pied, s’écria-t-il, je ferai un article de tête.»

Puis, quand il eut confié le sinistre colis au médecin légiste
attaché à la rédaction de _L’Époque_, il demanda à celui qui
allait être bientôt Rouletabille ce qu’il voulait gagner pour
faire partie, en qualité de petit reporter, du service des «faits
divers».

«Deux cents francs par mois», fit modestement le jeune homme,
surpris jusqu’à la suffocation d’une pareille proposition.

«Vous en aurez deux cent cinquante, repartit le rédacteur en chef;
seulement vous déclarerez à tout le monde que vous faites partie
de la rédaction depuis un mois. Qu’il soit bien entendu que ce
n’est pas vous qui avez découvert «le pied gauche de la rue
Oberkampf», mais le journal _L’Époque_. Ici, mon petit ami,
l’individu n’est rien; le journal est tout!»

Sur quoi il pria le nouveau rédacteur de se retirer. Sur le seuil
de la porte, il le retint cependant pour lui demander son nom.
L’autre répondit:

«Joseph Joséphin.

-- Ça n’est pas un nom, ça, fit le rédacteur en chef, mais puisque
vous ne signez pas, ça n’a pas d’importance...»

Tout de suite, le rédacteur imberbe se fit beaucoup d’amis, car il
était serviable et doué d’une bonne humeur qui enchantait les plus
grognons, et désarma les plus jaloux. Au café du Barreau où les
reporters de faits divers se réunissaient alors avant de monter au
parquet ou à la préfecture chercher leur crime quotidien, il
commença de se faire une réputation de débrouillard qui franchit
bientôt les portes mêmes du cabinet du chef de la Sûreté! Quand
une affaire en valait la peine et que Rouletabille --il était déjà
en possession de son surnom -- avait été lancé sur la piste de
guerre par son rédacteur en chef, il lui arrivait souvent de
«damer le pion»aux inspecteurs les plus renommés.

C’est au café du Barreau que je fis avec lui plus ample
connaissance. Avocats, criminels et journalistes ne sont point
ennemis, les uns ayant besoin de réclame et les autres de
renseignements. Nous causâmes et j’éprouvai tout de suite une
grande sympathie pour ce brave petit bonhomme de Rouletabille. Il
était d’une intelligence si éveillée et si originale! Et il avait
une qualité de pensée que je n’ai jamais retrouvée ailleurs.

À quelque temps de là, je fus chargé de la chronique judiciaire au
_Cri du Boulevard_. Mon entrée dans le journalisme ne pouvait que
resserrer les liens d’amitié qui, déjà, s’étaient noués entre
Rouletabille et moi. Enfin, mon nouvel ami ayant eu l’idée d’une
petite correspondance judiciaire qu’on lui faisait signer
«Business» à son journal _L’Époque_, je fus à même de lui fournir
souvent les renseignements de droit dont il avait besoin.

Près de deux années se passèrent ainsi, et plus j’apprenais à le
connaître, plus je l’aimais, car, sous ses dehors de joyeuse
extravagance, je l’avais découvert extraordinairement sérieux pour
son âge. Enfin, plusieurs fois, moi qui étais habitué à le voir
très gai et souvent trop gai, je le trouvai plongé dans une
tristesse profonde. Je voulus le questionner sur la cause de ce
changement d’humeur, mais chaque fois il se reprit à rire et ne
